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NN43, Septembre 2010

La Commission et le Rapport Delors
Pages 27-30



Mots clés:
Rapport Delors

Résumé:
Cet article porte un regard quelque peu philosophique sur les objectifs et les utilisations des rapports internationaux, en se basant sur le rapport Delors. Alors que les rapports internationaux sont ostensiblement formulés de façon à rassembler des éléments pour influencer les politiques, leur impact est plus nuancé, à moins qu’ils ne soient directement liés au financement ou qu’ils produisent des classements qui fassent réagir les contribuables, les parlementaires et les gouvernements. Le rapport Delors a choisi de présenter une vision de l’éducation différente de l’approche utilitariste et économiciste qui dominait à l’époque.

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Préambule


Les rapports internationaux visent en principe à rassembler des éléments faisant autorité qui puissent améliorer les politiques et les pratiques. Un objectif secondaire et tacite est souvent celui du renforcement de la position de l’institution qui produit le rapport. L’une des ironies des rapports internationaux est qu’ils s’efforcent de se baser sur des données, mais appliquent très rarement le principe de la recherche de données à leur propre produit pour voir quels objectifs ils servent réellement.

Ainsi, il existe très peu d’éléments avérés sur l’impact de tels rapports. Une deuxième ironie est qu’en général les données montrant comment les faits influencent les politiques et les pratiques sont rares. Comme Paul Krugman l’écrivait récemment dans le New York Times[1] à propos de la résistance à une régulation financière : « Lorsque j’ai commencé à écrire pour le Times, j’étais naïf à propos de beaucoup de choses. Mais ma plus grande erreur de jugement a été celle-ci : je pensais réellement que les gens influents pouvaient être ébranlés par des faits, qu’ils changeraient d’approche si des événements réfutaient totalement leurs croyances. Pour être honnête, cela arrive… de temps en temps. »[2]

Mutatis mutandis
, son opinion – que je partage d’ailleurs – peut être appliquée aux politiques éducatives. Les systèmes de pensée en général sont extrêmement résistants aux faits, et les croyances sur ce qui constitue une bonne éducation et comment la mettre en œuvre ne font pas exception. S’ajoute à cela le fait que les objectifs généraux de l’éducation – améliorer à la fois le bien-être de l’individu et de la société – sont complexes et quelque peu contradictoires. Ce qui améliore le bien-être individuel en libérant la créativité et l’assurance des individus pourrait ne pas constituer une voie suffisamment directe vers, disons, la croissance économique, pour être considéré comme une priorité par certains gouvernements. Inversement, le type d’éducation qui maintenait la cohésion sociale par le passé en soulignant l’appartenance à une identité nationale, le partage de valeurs communes et le sacrifice de soi et en usant plus ou moins modérément de la contrainte, n’est plus acceptable dans la plupart des démocraties modernes. Les systèmes éducatifs, pour paraphraser Hannah Arendt[3], doivent constamment promouvoir à la fois la continuité et le changement.


Alors quel objectif servent les rapports internationaux ?


Quel est le public cible ? La vérité est que très peu de rapports internationaux sont lus en détail, si ce n’est par les chercheurs et les étudiants avancés. Ainsi, le résumé et les diverses sections factuelles (statistiques, tableaux, graphiques) sont les seules parties qui parviennent jusqu’à la presse ou sont absorbées par les décideurs. Les documents qui contiennent des classements[4] suscitent également l’attention d’un public plus large.

Comment influencent-ils le monde académique et les politiques ? Les rapports ont un impact relativement fort dans le monde académique : les étudiants avancés passent du temps sur les questions qui y sont abordées et, suivant la qualité du rapport, les retombées académiques peuvent être importantes. A leur tour, les diplômés d’institutions spécialisées tendent à accorder de l’importance au pouvoir de la recherche et de l’analyse pour les politiques ; nombre de ces diplômés se hissent jusqu’à des rôles décisionnaires, qui leur donnent le potentiel d’agir sur la base de données. Les rapports qui élaborent des classements ou qui sont conçus comme bases pour des politiques de financements ont un impact très direct sur les politiques, les réformes et les pratiques. D’autres articles de ce numéro traitent des classements. La première lettre annuelle de Bill Gates pour la Fondation Bill Gates[5], dans laquelle il explique que les trois années d’investissement dans des petites écoles n’ont pas porté leurs fruits et qu’à l’avenir, il allait investir dans des écoles privées (charter schools), a suscité un débat passionné et sans aucun doute une redéfinition progressive des priorités de la part des récipiendaires potentiels. Bien que la lettre annuelle de Bill Gates ne soit pas un rapport international, les déclarations faites par l’un des plus grands bailleurs de fonds du secteur éducatif peuvent être rangées dans la même catégorie. De la même façon, les politiques de la Banque mondiale, exprimées à travers des rapports et des documents de politiques, ont eu une forte influence sur les politiques et les pratiques. Les rapports publiés par des institutions comme l’UNESCO, qui ne financent pas le développement, ont un impact moins direct.

Peuvent-ils influencer les priorités des pays ? Lorsqu’il s’agit de fixer des priorités pour le financement international, la Banque mondiale figure clairement en tête parmi les donateurs. Les rapports internationaux acquièrent réellement une certaine légitimité et complètent ainsi les recherches plus académiques, dans la mesure où ce sont des travaux collectifs basés sur une large consultation et qu’ils présentent un panorama de questions variées. En ce sens, ils peuvent servir de points de référence pour les tendances et les orientations futures.

Transforment-ils le discours ? Il s’agit là à la fois de leur influence la plus fortement avérée sur le monde des idées et de leur lien le plus faible avec ce qui se passe dans la réalité. Le discours est influencé par les publications plus que toute autre chose. Le vocabulaire du développement de l’éducation évolue au gré des innombrables réunions, études, publications et rapports internationaux. L’éducation primaire est devenue l’éducation de base, l’éducation des adultes est devenue l’apprentissage tout au long de la vie, et l’enseignement technique est devenu l’enseignement et la formation techniques et professionnels, à travers un processus essentiellement intellectuel de transformation de la signification et de l’application des concepts. Ce processus n’est pas futile : à travers celui-ci, l’évolution du discours influence lentement les politiques et les priorités de financement.


La Commission internationale sur l’éducation pour le XXIe siècle


La Commission a été établie en 1993 par le Directeur général de l’UNESCO, Federico Mayor. Ses quinze membres (dont la moitié seulement étaient directement impliqués dans des questions éducatives à l’époque) et son petit secrétariat ont collaboré pendant trois ans, pour publier en 1996 un rapport intitulé « L’éducation : Un trésor est caché dedans »[6]. Quel effet a-t-il eu ? La meilleure analogie est celle d’un livre blanc : il informe mais ne dicte aucune législation ou politique au niveau international. Il a jeté les bases d’une réflexion pour les décideurs politiques. Il a été traduit en plus de trente langues, a fait partie intégrante du débat autour des politiques dans chaque pays où une version en langue nationale était disponible et a donné lieu à des initiatives spécifiques dans au moins quarante pays. Les écoles et les districts ont utilisés les quatre piliers proposés par le rapport pour observer les objectifs de l’éducation[7] comme base pour l’évaluation de leurs programmes. Bien qu’une collecte systématique d’informations ait été au-dessus des moyens du secrétariat, il est avéré que le rapport a suscité un grand intérêt.

Le rapport a été rédigé dans un contexte de changements importants dans la réflexion sur l’éducation et dans les politiques de développement du secteur éducatif. La vision humaniste et optimiste qui prévalait dans les années soixante et soixante-dix d’une éducation holiste visant au progrès à la fois individuel et sociétal avait laissé place à une vision plus utilitariste basée sur le désir des décideurs politiques de créer du capital humain. La valeur de l’éducation était largement exprimée en termes de « taux de retour » sur investissement (public et privé), ce qui a contribué à renforcer une vision fortement capitaliste et productiviste de la valeur de l’éducation. Les conclusions de la Commission Delors étaient plus philosophiques que directement pratiques, ce qui est inévitable pour de tels textes internationaux. Elle a adopté une approche profondément humaniste de l’éducation qu’elle considérait comme un processus holistique, liant l’acquisition de connaissance à la pratique, et équilibrant les compétences individuelles et collectives. Elle a postulé une vision de l’éducation fondamentale et idéaliste dépassant largement le domaine de l’économie : « La Commission a mis davantage l'accent sur l'un des quatre piliers qu'elle a présentés et illustrés comme les bases de l'éducation. Il s’agit d’apprendre à vivre ensemble en développant la connaissance des autres, de leur histoire, de leurs traditions et de leur spiritualité. Et, à partir de là, de créer un esprit nouveau qui, grâce précisément à cette perception de nos interdépendances croissantes, à une analyse partagée des risques et des défis de l’avenir, pousse à la réalisation de projets communs ou bien à une gestion intelligente et paisible des inévitables conflits.Utopie, pensera-t-on, mais utopie nécessaire, utopie vitale pour sortir du cycle dangereux nourri par le cynisme ou la résignation. »

S’agit-il d’un résultat influent ? Si nous devons en juger par la réalité actuelle, avec la crise économique mondiale, l’accroissement des inégalités, l’indifférence des riches vis-à-vis des pauvres, l’indifférence des générations actuelles face à l’héritage qu’elles laissent aux générations futures, et l’augmentation de la violence que l’on n’appelle pas guerre au sein des nations, alors la réponse est un non retentissant. Etait-ce un résultat utile et nécessaire ? Pour tous ceux qui pensent que la défense de la dignité humaine, l’égalité et l’idéalisme sont des objectifs qui en valent la peine, n’importe quel rappel comme la Rapport Delors est important. Pour ceux qui pensent qu’un débat autour des idées et des principes est nécessaire même si son utilité directe ne peut pas être prouvée, la réponse est « oui ». Après tout, Paul Krugman n’a pas cessé d’écrire ses chroniques bien qu’il ait admis avoir été naïf quant à leur influence.


Lectures complémentaires:


Jacques Delors et al. (1996). Learning: The Treasure Within. Paris, UNESCO.
http://unesdoc.unesco.org/images/0010/001095/109590eo.pdf

Sachs, J. D. (2005). Investing in Development: A Practical Plan to Achieve the Millennium Development Goals, Millennium Project.http://www.unmillenniumproject.org/index.htm.McArthur, J. W., J. D. Sachs, et al. (2008). International Commission on Education for Sustainable Development Practice. New York, The Earth Institute and The John D. and Catherine T. MacArthur Foundation.http://www.wfeo.org/documents/download/ICESDP%20Final%20Report%202008.pdf .


[1] « Disaster and Denial » Opinion. New York Times. December 14, 2009.

[2] Traduction de: “When I first began writing for The Times, I was naïve about many things. But my biggest misconception was this: I actually believed that influential people could be moved by evidence, that they would change their views if events completely refuted their beliefs. And to be fair, it does happen now and then”.

[3] Dans un essai intitulé  « La crise de l’éducation ».

[4] Par exemple, le Programme International de Suivi des Acquis des Elèves de l’OCDE (PISA) ou le Rapport sur le Développement Humain du PNUD, tous deux sujets à discussion dans ce numéro.

[5] Lettre annuelle de Bill Gates, 2009 (anglais): http://www.gatesfoundation.org/annual-letter/Documents/2009-bill-gates-annual-letter.pdf

[6] Jacques Delors et al. (1996). L’éducation: Un trésor est caché dedans. Paris, UNESCO.

[7] Apprendre à connaître, apprendre à faire, apprendre à être, apprendre à vivre ensemble